Puerto Williams le 12 Février à 05h00 du matin.
La veille nous avons pris pour une dernière fois les prévisions météo et nos routeurs (Sailgrib et Weather4d), nous prédisent une traversée sans trop d’encombre depuis Puerto Williams, au Chili, vers Piriapolis, en Uruguay. Une fenêtre s’ouvre dans l’atlantique sud, et seulement pour quelques jours, pour faire une route « One way », vers l’Uruguay. Pas besoin de faire une entrée, sur le territoire argentin, à Ushuaia. Décision prise, nous partons demain matin, mais l’avenir nous démontrera que ça ne va pas être aussi facile que ça….

Avant ce départ, nous avons fait notre sortie de territoire Chilien et nous avons pu faire faire une visite médicale à Rustine afin qu’elle puisse rentrer, sans trop de difficulté, en Uruguay. Le cabinet du vétérinaire restera dans nos mémoires. Le plus petit cabinet jamais rencontré, environ 4m².
5H00 du matin, réveil, petit déjeuner rapide, prise de contact radio avec l’Armada Chilienne et nous voilà sur le départ entrain de quitter notre coffre de la marina Micalvi de Puerto Williams, sous la neige encore tombante. Cette marina à la particularité d’être un vieux transporteur militaire qui s’est échoué à cet endroit. L’épave offre un ponton sur lequel les voiliers viennent se mettre à couple, jusqu’à six rangs.


Nous voilà donc partis pour l’Uruguay, les premiers milles se font au moteur. Suite à notre descente dans les canaux de Patagonie, nous avons une capacité de Gasoil proche de 850 Miles. Le plein ayant été refait à la station essence, la plus austral du monde, pas de souci de ce côté-là. L’Armada nous suivra, par radio, jusqu’à l’isla Smith, que nous atteindrons en 3 heures. Toute cette progression est tranquille, de nombreuses baleines soufflent autour de nous, comme pour nous dire au revoir ou à bientôt !
La sortie du Canal Beagle, nous rencontrons un vent soutenu d’environ 20 kts qui nous vient du Sud/Sud-est. Nous progressons vent de travers, dans une mer forte mais plutôt organisée. Arrivée à proximité du détroit « Le Maire ». Le vent forci, mais nous le prenons au grand largue. Nous souhaitons passer au plus large du Cap San Diego, qui a très mauvaise réputation (Bien plus que le Cap Horn). En effet, les courants violents, le vent fort génèrent des vagues (Maudites, scélérates, ou autres) pouvant être très fortes. Dans quelques livres, il est mentionné que dans certaines conditions très particulières il a été vu des vagues de plus de 15m. Donc à prendre très au sérieux. Il nous faut passer cette zone au plus vite et surtout avant la nuit.
19h, nous entrons dans le détroit le maire. Nous sommes bien positionnés au milieu entre la côte de l’Isla Grande de la Tierra del fuego et l’isla de los Estados. Le courant et le vent sont dans le même sens et pourtant la mer bouillonne fortement. On imagine bien que passer avec le courant et le vent en opposition, ne doit pas être chose facile !! Néanmoins notre progression se passe plutôt bien même agréable. A 22h nous voilà officiellement sortis de ce détroit et la mer s’est plutôt bien calmée Nous sommes derrière l’ile des états et donc protégés de la houle venant de l’Antarctique.
Heureux d’avoir passé le détroit, Ohana est au Grand Large et file tranquillement vers les Malouines.
La première journée et le lendemain se passent sans encombre, la mer est calme, le vent tombe et nous commençons à mettre du moteur, conformément aux prévisions. La nuit suivante est identique à la première même si avons touché un peu de vent de nord. Après un virement de bord nous voilà en train de progresser tranquillement à la voile au cap 335°, NW.
Le 14 Février, à 8h, nous allumons la starlink pour faire un point météo. A notre grande surprise une dépression nous arrive par l’ouest avec un talweg assez prononcé. Aie, ce n’était pas prévu. Ok on se prépare à avoir un peu de sport vers les 16h, au moment du passage du Talweg. Le vent forci, régulièrement et nous voilà avec un force 6 de NE. Puis, sans signe précurseur, d’un seul coup d’un seul, le vent tourne dans toutes les directions de manière violente, comme dans un énorme tourbillon et vient s’établir en W/SW avec 9 Beaufort. Heureusement nous avions prévu le changement, même si on ne s’attendait pas à ce que ce soit aussi violent et fort. Ludo est en tenue complète « All mer », avec le gilet munit d’une balise AIS autonome et est attaché au bateau par les sangles de son harnais. Il va tenir la barre pendant 2 heures. Puis le vent va se stabiliser autour des 25 Nœuds (Force 6). Le pilote peut reprendre la main et Ludo descend dans le carré pour se réchauffer. Pour le reste de la nuit le vent reste stable à force 6 dans une mer hachée. Nous ne le savions pas encore, mais la mer qui était déjà bien hachée depuis le détroit le maire, le restera jusqu’à la fin de notre navigation en Uruguay.
Le 15 février à 5h20, nous croisons un cargo immatriculé à Hong-Kong, « Le Marvellou ». Au point météo quotidien de 8h, nous constatons qu’un fort vent va nous arriver du NE dû à un anticyclone de 1018 hpa. Aux vues des changements radicaux des prévisions météo, nous décidons de faire des points météo plusieurs fois pas jour. Tant pis, même si la data consommée en mer n’est pas donnée, mais pas le choix, sécurité oblige. En fin de journée nous sommes à 120 miles à Ouest des Malouines et le nouveau point météo nous confirme ce flux de nord avec des rafales maximum à 25 nœuds. Deux choix se proposent à nous. Continuer ou s’arrêter aux Malouines. Avec 25 nœuds max, nous décidons de continuer, avec la décision de se mettre à la CAPE si les conditions nous y obligent.
Cap au 70°, nous progressons tranquillement en attendant que le vent forcisse. Le 16 février à l’un des points météo nous avons la désagréable surprise de voir qu’un des grib nous annonce 50 Nœuds de vent. Ce n’est pas la première fois que les prévisions changent et surtout très vite et de manière radicale. A ce moment nous ne pouvons plus redescendre sur les Malouines, car nous n’aurons pas le temps de les atteindre et de nous mettre à l’abri, avant l’arrivée du vent. Et dans ce cas il est préférable d’être au large que près des côtes. Nous décidons d’aller au plus vite vers le NE, avec pour objectif de passer le plateau continental et espérer une mer moins hachée, en gardant toujours la possibilité de se mettre à la CAPE. Sur les 4 modèles météo que nous consultons, GFS, ICOM, ECMWF, Arpège Monde, seul GFS prévoit ces 50 Nœuds, les trois autres sont plutôt homogènes, mais annoncent quand même 35 Nœuds. Ceci nous étonne un peu 15 Nœuds d’écart, avec un GFS qui à plutôt tendance à minimiser les forces de vent ! Nous faisons le tour du bateau, reprenons tout de qui est attaché sur le pont, l’annexe, nos haussières de Patagonie, avant qu’il nous soit impossible de sortir en sécurité du carré. Nous ramenons aussi le tapis « KKdrome » de Rustine, qui se trouve à l’avant, et l’installons dans le cockpit. Cà aussi c’est une gestion supplémentaire à prendre en compte. Les besoins de Rustine par grosse mer. Mais elle est vraiment top cette petite chienne. Pendant les gros coups de tabac, elle sortira avec son harnais attaché et tenu depuis la descente de pont par l’un de nous deux.
Le 16 et 17 Février, le vent est bien là. Il ne dépassera pas les 33 Nœuds, mais restera un peu plus que 48h entre force 6 et 7. Fatiguant !!
Le 18 Février, comme on dit, « c’est le calme après la tempête ». Et nous voilà au moteur et ce pendant près de 10 heures après avoir subi autant de vent. Décidément cette région est bien particulière. Bon, on en profite pour se reposer et on se dit que le plus dur est derrière nous. Marie nous prépare de bon petit plat bien réconfortant. Nous aurons le droit à une crêpe partie, fort agréable. Nous sommes sur la fosse océanique et il nous reste entre, théoriquement, 4 et 5 jours. De plus, aucune casse n’est constatée dedans et sur le pont d’Ohana. Il est bien costaud le bougre ! Nous faisons un check de notre capacité Gasoil, car les prévisions nous réannoncent beaucoup de moteur. Après calculs il nous faut faire 157 Mn à la voile, sur les 763 Mn restant. Selon les prévisions, c’est un peu juste mais ça devrait passer.
Nous profitons de 48 heures de navigation plutôt tranquille. Les gribs sont toujours aussi peu fiables en force et direction, mais les conditions sont faibles et nous arrivons facilement à nous en sortir et le tout à la voile. Pas contre une chose commence à nous interroger ! Ce sont les courants. Pour connaitre les courants nous prenons les gribs Copernicus Global Smoc. Et là, on se rend compte de plus en plus qu’ils sont complétement faux. Il suffit que l’on attende 1 Nœuds favorable et on se retrouve avec 2 nœuds défavorable. Du coup notre progression est fortement ralentie. Sachant que par temps calme, Ohana progresse à environ 6 nœuds, çà réduit d’autant.
Devant cette incompréhension, nous décidons d’envoyer un message à notre ami Didier, prévisionniste à la retraite et très bon marin. Voici littéralement çà réponse : « …Au sujet des courant, dans cette région de l’atlantique et jusqu’au Brésil vers Recife les modèles sont peu fiables, Les courants marins sont modélisés en utilisant les différences de température et de salinité, le vent et la rotation de la Terre, et dans cette partie de l’atlantique les vents ne sont pas constants en force et direction il y a beaucoup de mélange de température et de salinité du coup les modèles ne sont pas fiables.» Merci à lui pour cette information très importante. Nous sommes le 21 Février et nous décidons de faire route sans prendre en compte les courants. Il faut savoir qu’en terme de courants il se passe des trucs de dingue. Le 22 février nous avons eu un courant à 9,1 nœuds. A te demander si les capteurs d’Ohana et ses algorithmes sont bons. Et oui, ils sont bons ! Ouf çà n’a pas duré longtemps.
La météo étant plutôt tranquille, nous décidons de monter Ludo dans le mât, pour rattacher correctement le déflecteur radar, qui s’est un peu détaché du mât pendant le dernier coup de vent et qui ne cesse de taper dans les haubans. La mer étant toujours autant agitée, nous mettons Ohana à la CAPE. Le fait de mettre le bateau à la CAPE, penche un peu le mat, mais surtout amorti fortement les mouvements de roulis du bateau. Décidemment çà devient une habitude de monter au mât en pleine mer. Pour cette fois çà va être rapide. Ludo monte avec 2 risselants et Marie le hisse au niveau de la seconde barre de flèche. A peine arrivée, les deux colliers sont posés et hop Marie redescend Ludo, et l’affaire est dans le sac ! Youpi, opération réussie. D’aucun diront que ce n’étais pas utile de monter car le réflecteur n’aurait pas abimé les haubans. Mais nous avons choisi d’enlever le bruit qui était très désagréable dans le carré et on ne voulait qu’il camoufle un autre bruit, plus vital pour le mât.
Nous reprenons notre route, vers le nord-ouest. Depuis 3 jours les températures changent fortement, il fait chaud et nous ouvrons les dorades pour rafraîchir le carré.
Le point météo du 22 nous commençons à apercevoir qu’une très grosse dépression va quasiment prendre la totalité de la surface de l’atlantique sud, et si nous progressons suffisamment vers le Nord, ou NW, nous devrions n’avoir que la queue, et donc des vents de sud, qui nous enverrai directement en Uruguay. Ca c’était la belle théorie que nous n’avons jamais pu appliquer. Tout ça à cause des courants contraires. Nous nous retrouvons dans un courant de 4 à 5 Nœuds de face. La température de l’eau est passé de 20° à 27°, incroyable !! De plus un vent de nord plutôt soutenu. Nous reprenons les Grib Copernicus et on se rend compte que le courant avait bien été identifié mais il se trouvait 200 Mn plus au sud que prévus. Pas de chance, c’est là qu’on se trouve. Plus de choix possible direction l’Ouest et on commence à accepter de prendre encore un nouveau coup de vent.
10 Heures, avec ce courant de 5 nœuds. Malgré le fait que l’on ait poussé Ohana au max, ce qui n’est pas dans nos habitudes, on avançait à 8 nœuds surface et 3 nœuds SOG (donc réel), ça ne fait pas beaucoup. La progression vers l’ouest se fait de plus en plus difficile, car le vent à augmenté jusqu’à force 7, dans une mer de plus en plus pourrie. Le reste de la progression s’est fait avec un courant moyen de 3 nœuds de face.
Le 24 Février à 16h, le vent vient subitement de tomber. Un nouveau Talweg nous arrive dessus. On vire de bord, pour attendre le fort vent de Sud en étant sur la bonne amure. Ceci afin d’anticiper la vitesse à laquelle il va nous tomber dessus. Nous voilà à progresser avec un vent faible de NW. Nous décidons de nous mettre face au vent et au moteur, direction NW, çà sera déjà ça de pris ! Et là, comble de mal chance nous avons un courant défavorable de 2 nœuds, l’eau est passé à 24°. Quelle malchance on vire et le courant vire aussi. Mince en plus du fait que notre progression est lente, mais quand le sud va arriver il va être en opposition avec le courant et on va se retrouver dans une mer « Machine à laver….le pont ». Encore une nouvelle situation qu’il faut accepter afin d’être lucide et pouvoir parfaitement bien la gérer. Finalement le passage du talweg se passe bien plus tranquillement que la dernière fois, par contre la mer est conforme à nos attentes et nous allons passer 36 heures particulièrement désagréable.
25 Février à 13h, le vent commence à légèrement mollir. En fin de journée il tourne en 20 et 25 nœuds soit force 6. Nous sommes au grand Large et correctement toilé Ohana passe très bien la mer avec cette force de vent. Depuis 11h nous avons enfin un courant favorable, et l’eau qui est revenue à une température de 20°. Ce bon courant va avoir un impact considérable sur l’état de la mer. Elle est toujours mal organisée, mais dans le bon sens. La nuit est donc plutôt confortable et réparatrice.
Le matin du 26, le vent tombe un peu plus. A 10h30 nous mettons le moteur en route, il nous reste 130 Mn à faire. ETA se précise pour vendredi 27 février dans la matinée. Une dernière nuit au moteur consiste à surveiller d’éventuels bateaux de pêche ou autre navire sans AIS et au petit jour la vision de la terre Uruguayen. Ici s’achèvent 15 jours de mer qui resteront gravés dans notre esprit pour toujours.
Bilan de cette traversée. Elle est bien conforme à ce que les écrits disent. Elle est l’une des plus dure <<au monde. Pour nous elle restera la plus dure et on espère la seule !
C’est une nav qui doit se réfléchir en amont encore plus que les autres avec un bateau et un équipage extrêmement bien préparé. Nous avons fait le choix de la faire fin février ! Certains préconisent mars ! Toujours est-il que nous n’étions pas dans une période extrême. Pendant toute cette traversée, notre charge mentale à bien été remplie, mais tous les deux nous avons réussi à la surpasser. Le plus difficile c’était le manque de référentiel fiable. Tous les choix et stratégie pris étaient systématiquement remis en question le lendemain, avec des données météo changeantes. Mentalement c’était très dur. Nous nous sommes souvent accompagnés l’un et l’autre. Chacun de nous et à des moments différents, il nous est arrivé d’être proche de la sidération, mais l’autre était là pour l’épauler et l’aider à passer ce mauvais moment. L’acceptation d’une mauvaise situation à venir particulièrement inconfortable, était la réussite de bien faire les choses dans le moment et transformer cette situation très difficile et compliqué en situation tendue mais gérable. Et si c’était à refaire ? C’est une vraie question ! Il est probable que nous aurions pris les mêmes options. La seule chose que nous aurions réellement changé, c’est de prendre plus vite une décision de s’arrêter aux Malouines. Quitter Puerto Williams avec pour objectif les Malouines est à mon sens le plus sage. Une fois arrivée à hauteur, ne pas hésiter à faire un stop si la météo n’est plus aussi favorable. Après les Malouines, l’option plateau continentale aurait pu nous donner plus de courant favorable, mais certainement dans une mer très hachée. L’option « Grande profondeur » est bonne, mais si on vise l’Uruguay, il est important de revenir vers la côte avant la latitude 45° et passer au moins à l’ouest du 054° de longitude. Une autre option, mais bien différente, c’est la remontée côtière de l’Argentine. Ce n’était pas notre objectif, et puis, ce n’est pas si facile de remonter l’Argentine, avec très peu de zone d’arrêt possible. Voilà notre retour d’expérience, si certains d’entre vous souhaitent échanger plus profondément sur notre expérience en préparation de cette nav, nous le ferons avec plaisirs. Dans ce cas on vous laisse nous contacter.






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